◎ UN ANCRAGE THÉORIQUE DANS LE CHANGEMENT?

Mettre les pieds dans un mémoire sur le design commence par mesurer le chantier théorique que contient ce mot-valise!
Le philosophe S.Vial évoque la question de «s’entendre sur ce qu’on met dans le mot DESIGN», comme commune aux praticiens et aux penseurs du design: un accord à négocier plus qu’une vérité unique à identifier.
Ma première observation est donc que la question de la définition du design semble contenir un certain nombre de débats qui ont structuré l’évolution de cette pratique et sa défense en tant que discipline et pensée originale. Je me demande donc si l’indétermination sémantique et le flou théorique qui entourent le design ne sont pas les premiers indicateurs d’une discipline ancrée dans un changement / renouvellement permanent. Et si c’est le cas, comment qualifier ce processus?

FLOU ET TENSION DANS LA DÉFINITION DU DESIGN: UN ANCRAGE THÉORIQUE DANS LE CHANGEMENT?

1. Un mot: «design»
Le mot «design» est admis dans le langage courant depuis plus d’un siècle, cependant sa définition continue de varier énormément selon son contexte d’énonciation («c’est design», «c’est du design», «c’est LE design»). Plus généralement, les acceptations du mot «design» varient selon les époques, les cultures et les courants de pensée. Définir le design semble un processus récurrent, en parallèle à l’évolution des pratiques.

Si l’on regarde une Histoire du design, il est possible de doubler une chronologie des formes et des styles du design d’un historique de ses notions: notions par lesquelles on analyse les objets du design, mais aussi par lesquelles on caractérise le design au sein des disciplines de son temps. L’article de J.Leboeuf «De l’histoire de l’art à l’histoire du design industriel» [1] est éclairant sur ce point: un aperçu historiographique du design montre à quel point la pensée de cette discipline a été pendant longtemps empruntée à la pensée de l’art, et donc à une lecture plus ou moins linéaire des définitions, des courants et des concepts jalonnant le design.
Malgré cela, il est frappant de voir qu’il ne ressort pas UNE définition du design qui évolue et s’actualise au fil des époques, mais un ensemble de définitions qui cohabitent, s’affrontent, se succèdent, créent polémique, école, manifeste… parfois un consensus diffus se crée autour d’une acceptation (ou du moins celle que l’Histoire retient: l’esthétique industrielle des années 60 par exemple), – parfois une définition engage un débat sur une question de fond de la discipline. En témoigne aujourd’hui la querelle autour du Design Thinking anglo-saxon: le design ne se résume certainement pas à une activité de la pensée, mais lui attribuer soudainement un «thinking» ne revient-il pas à renier son intelligence du faire, son intelligence d’origine?

On voit donc bien que la définition du design consiste plus à définir un périmètre d’action et un paysage d’acceptations de la discipline, que de lui attribuer un ensemble de notions fixes. [Déplacement, élargissement / rétrécissement de ce que comprend le design, ou des champs auxquels il s’intéresse, plutôt qu’un ordre chronologique]. A l’ère du Design Thinking, la notion de design est quelque part étirée à son maximum, puisqu’elle ne désigne plus une pratique mais une intelligence créatrice, qu’elle ne concerne plus un domaine, mais potentiellement tous les domaines liés de près ou de loin à l’activité de conception.

2. Mot-valise mais unique mot.
Un article de Tony Côme dans la Revue du design nous rappelle que l’expression «Tout est design» [2] est utilisée pour la première fois dans le magazine l’Architecture d’Aujourd’hui dans les années 70. Ce phénomène continue d’être d’actualité d’autant plus qu’on assiste aujourd’hui à une déclinaison du concept de design à des domaines hors des arts appliqués (auxquels il était encore communément associé dans les 70’s). Tout se designe. Parallèlement à la généralisation de ce concept-valise, fait curieux: les pratiques du design se sectorisent en champs d’interventions très identifiés (industrial design / social design / service design / systems design… jusqu’à des spécifications étonnantes comme le rural design enseigné dans quelques universités américaines). Le chercheur Clément Gault remarque très justement que cette subdivision du design en disciplines annexes relève d’une approche typiquement anglo-saxonne du design comme une méthodologie à appliquer, et non comme une pratique en soi.
Dès lors, le design est tantôt défini sous l’angle d’une pratique, d’une discipline, d’une méthode, ou d’une pensée. On voit bien que la difficulté à le définir ne tient pas tant à l’impossibilité de lui attribuer des caractéristiques précises, ou des concepts fédérateurs (ceux-ci évoluant selon les époques), qu’à cerner quelle «chose» est le design, radicalement, dans une époque donnée, sur un plan philosophique, culturel et sociétal.
La querelle française sur le remplacement par l’INSEE de l’appellation designer par créateur-concepteur en est quelque part représentative: conserver le terme de design entretient l’ambiguité sur les tenants et aboutissants de ce concept-activité-pensée, permettant une marge d’interprétation et d’action qui est peut être nécessaire à l’épanouissement de la discipline.
On peut se demander si une définition «exacte» du design, une fois formulée, ne devient pas caduque pour une époque, ou ne vient pas alimenter à nouveau un processus de transformation du design. Le design se développe dans de nombreux pays sous sa forme propre, produisant des pratiques très différentes, sans jamais aboutir ni à la définition d’un tronc théorique commun, ni à une segmentation en disciplines de dénominations différentes. Le sociologue Jean Louis Fabiani rappelle qu’il est nécessaire de s’intéresser aux «noms de baptème, procédures de nomination et de re-nomination» [3] des disciplines: le design peut il être vu comme un cas de «sur-dénomination» ou un échec de la nomination? De fait, toute tentative de le rebaptiser semble avoir échoué.

3. Alors?
La première chose que ceci nous donne à penser, c’est qu’il y a un défaut de pensée du design. Difficulté à le définir donc, par manque d’une perspective théorique solide sur le design. Alain Findeli évoque la difficulté de fonder une «théorie dure» du design, par rapport à la tentative d’une «théorie faible» [4] qui cantonne la compréhension du design à une approche historique-descriptive ou à une approche méthodologique-interprétative.
J. Leboeuf nous montre à quel point l’approche historique du design se construit sur le modèle de l’histoire de l’art, faisant quelque part du design l’héritier théorique de débats issus de l’art (la notion de beauté utile par exemple, mais aussi des figures marquantes qui témoigne de cette assimilation art / design: l’icône et le créateur). On manque donc d’un observatoire propre au design pour comprendre son évolution dans le temps. S. Vial prétend de son côté que les philosophes ne se sont pas intéressé au design,  «trop occupés à la “question de l’art”, quand ce n’est pas à “la question de la question de l’art”» [5]. Mais il soutient la nécessité d’une philosophie du design, la philosophie étant la seule discipline capable de prendre le design dans son unicité comme objet d’étude, et de lui fabriquer une perspective théorique à la mesure de l’esthétique pour l’art, ou de l’épistémologie pour la science. (CIT. Canguilhem «La philosophie est une réflexion pour qui toute matière étrangère est bonne, et nous dirions volontiers pour qui toute bonne matière doit être étrangère»).
Ce qui pose donc en plus du «comment?» la question de «qui» a le plus de légitimité pour penser le design. Avec le Design Thinking, une nouvelle ère se dessinerait presque: celle d’un design qui prend du recul sur ses pratiques et arrive à saisir l’épure d’une pensée créatrice unique. Mythe ou véritable effort des designers pour prendre conscience de leur position dans le monde?
Ceci peut nous donner à voir l’histoire du design comme une évolution vers une pensée autonome: une activité créatrice en action, devenant progressivement une activité réflexive, capable de penser le monde et de penser sa place dans le monde. La difficulté à définir le design serait donc le signe de son incomplétude, et nous serions aujourd’hui à l’aube d’une discipline nouvelle, reconnue, reconnaissable, épanouie. Quelque part, la richesse et la diversité des activités de recherche en design aujourd’hui (auxquelles Claire Lemarchand consacre un mémoire) ne témoignent-elles pas d’une maturité de la pensée du design?
Deuxième intérprétation: le design se refuse à la définition, et en même temps il constitue un réservoir sémantique et conceptuel inépuisé (d’où la permanence du mot «design»). De ce point de vue là, définir le design – c’est à dire caractériser la démarche originale du designer, mais aussi saisir fondamentalement la place du design dans la société – peut être vu comme un exercice voué à l’échec (car constamment à renouveller) mais nécessaire, une sorte d’agent actif de la discipline. A travers une analyse du design français et du design anglo-saxon, Clément Gault rappelle  que malgré des implications culturelles très différentes, les théories du design dans ces deux pays renvoient à une épistémologie plus ou moins commune, dans laquelle revient «un constat partagé sur le fossé existant entre la théorie et la pratique». L’article se poursuit par une analyse comparée de la «recherche en design» dans les deux pays. On peut effectivement se demander si la théorie, et notamment les activités de recherche autour du design – qui sont aussi nombreuses que diverses dans leurs approches à l’heure actuelle –  ne sont pas un observatoire particulièrement intéressant pour comprendre comment le design évolue.
Dès lors, il ne s’agit pas de déterminer quelle théorie est la plus pertinente pour comprendre le design, mais de remarquer des relations entre théorie et pratiques du design propres à une époque.
Si aucune définition ne peut complètement en remplacer une autre, le design ne se saisit-il pas mieux dans le «choc» de ses différentes acceptations dans un contexte donné (les ruptures, les contradictions et autres querelles sémantiques) que dans les définitions elles mêmes?
Autre chose: on peut également se demander au regard du bilan critique que fait Jocelyne Leboeuf sur l’Histoire du design, si la théorie n’est pas un insuffisante ou insatisfaisante de nature pour comprendre le design. En cela, les laboratoires de recherche en design de la Cité du Design de Saint-Etienne et de l’Université de Nîmes sont encore intéressants, car en décalage avec la recherche fondamentale pure et dure, ils proposent une forme de «recherche-action» qui nous rappelle encore l’ancrage nécessaire du design dans le projet: une définition de soi qui passe par la pratique et l’exploration plus que par la démonstration et l’énonciation.

Ce qui nous amène à un troisième élément de réponse: le processus de définition du design est non seulement un puissant levier de transformation des pratiques du design (une sorte «d’agent actif»!) mais aussi un indicateur intéressant qui nous parle du lien entre le design et la société dans laquelle il agit. Alain Findeli dit du design qu’il « se raisonne en se construisant à travers un processus dynamique qui interroge en permanence le pouls de notre société à travers ces trois paradigmes: épistémé, tekné, praxis.» On peut donc voir dans cette indétermination structurante la capacité du design à re-penser en permanence son rôle et sa permanence dans le monde – un monde en mouvement. En ce sens, la théorie dans sa forme figée revient peut être à enlever au design une marge de manoeuvre intuitive, qui lui fait comprendre quels sont les mécanismes à l’oeuvre autour de lui (en quelque sorte l’intelligence de son temps).
Il est clair que les théories du design sont nécessaires: sans elles, une pensée du design ne peut se construire. Cependant, comme le souligne A.Findeli, une définition du design ne peut s’obtenir uniquement dans l’aller-retour entre les théories et les pratiques: il s’agit «d’un travail d’interprétation, de contextualisation, de compréhension et d’évaluation». Il est alors intéressant de se demander comment se fait cette recherche sémantique autour du design (par quels acteurs – académiques, institutionnels, et professionels – selon quels impératifs?) et en quoi elle va de pair avec une discipline ancrée, théoriquement, dans le renouvellement.

Notes.

[1] Jocelyne Leboeuf “De l’Histoire de l’art à l’Histoire du design industriel“, novembre 2009 dans La Revue du Design.

[2] Tony Côme “Rhétorique de l’inclassable“, novembre 2010 dans La Revue du Design.

[3] Jean Louis Fabiani , “À quoi sert la notion de discipline?“, p. 29, in Jean Boutier, Jean-Claude Passeron, Jacques Revel (sous la direction de), Qu’est-ce qu’une discipline?, Éditions de l’EHESS, 2006.

[4] Alain Findeli, “Qu’appelle-t-on “théorie” en design? Reflexion sur l’enseignement et la recherche en design“, in “Le design: Essais sur des théories et des pratiques” (sous la direction de) Brigitte Flamand, Editions du Regard, 2006

[5] Stéphane Vial “Le design comme une chose qui pense“, décembre 2010, dans la Revue du Design.

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: