[Design • Manifestations en contexte de crise •2•]

Projet-performance et démonstration de solutions: quand le design passe à l’acte.
«Il n’est pas, de nos jours, un seul fabricant, depuis la General Motors jusqu’à la Compagnie des Biberons Musicaux, qui songerait à lancer un produit sur le marché sans le concours d’un dessinateur. (…) Tout cela s’est fait en vingt ans.»[1] Raymond Loewy constate le succès grandissant de l’esthétique industrielle dans la période d’après-guerre. L’objet est avant tout l’image d’une fonction, et doit porter les signes qui lui permettent de s’adresser, à proprement parler, à son public: ce qui compte c’est que l’objet ait une forme plutôt qu’une autre, mettant en évidence l’intentionalité dans la conception, le travail du designer-désignateur, qui assigne l’objet à son utilisateur. Le design des années 50 est en effet à la recherche d’un expressionnisme qui puisse alimenter en images, en styles et en fantasmes le consumérisme grandissant. Ce à quoi se heurte évidemment le mouvement Moderne, à la recherche des formes parfaites et des fonctions absolues. Le mouvement Moderne connaît son apogée dans les années 30, en parallèle de la montée des avant-gardes artistiques et des grands récits idéologiques. Ses mots d’ordre sont la démocratisation de l’industrie, qui doit oeuvrer pour le bien commun, et la réforme sociale passant par le renouveau de l’environnement matériel humain. Sa rigueur et sa radicalité, particulièrement manifeste dans les grandes utopies architecturales, lui voient s’opposer de nombreuses critiques au sortir de la Seconde Guerre Mondiale. Le progrès social de la société de consommation ne semble pas le même que celui voulu par les Modernistes du début du siècle. Quel est-il alors?

Prenons un exemple qui se situe entre le modernisme et la grande consommation, entre l’architecture et le design. La Maison des Jours Meilleurs, réalisée par Jean Prouvé en 1956, est un projet à l’initiative de l’Abbé Pierre, face à la crise du logement qui frappe la France en pleine période de reconstruction. Chef d’oeuvre technique qui fera dire à Le Corbusier «C’est la plus belle maison que je connaisse!», ce projet est avant tout un manifeste d’action solidaire, dans un contexte de graves disparités économiques et sociales. S’il s’arrête à la construction d’un prototype lors du Salon des Arts Ménagers en février 1956, il n’en aura pas moins un très fort retentissement médiatique. Tentons de retracer les moments forts de ce projet.
A l’origine, le décès d’une femme et de son enfant, expulsés de leur logement au cours de l’hiver 54, secoue la société française. L’Abbé Pierre lance un appel radiophonique à la solidarité [2] et dénonce la lenteur du gouvernement, qui ne cesse de repousser le financement de cités d’urgences: pour l’Abbé la crise du logement est, au delà d’un problème économique, une question de conscience sociale. La vocation de départ de la Maison des Jours Meilleurs est donc de formuler dans un même projet à la fois une situation de crise, et une manière d’en sortir, à travers une réalisation dans laquelle chaque Français peut se reconnaître et s’engager. Le projet est résolument tourné vers une prise de conscience populaire, mobilisant la participation du peuple pour faire bouger les politiques. Son titre évocateur résonne d’ailleurs de valeurs simples et indispensables: la Maison, la cellule, familiale, la protection de soi et de son entourage… sans se départir d’un certain optimisme, puisque la  société se reconstruit, et s’achemine vers des «jours meilleurs». Jean Prouvé, alors âgé de 55 ans et fort de nombreuses expériences dans le domaine de l’habitat industriel (tentes et baraquements dans les années 30, habitat modulaire puis logements sociaux après-guerre), relève le défi. Le principe constructif de la Maison des Jours Meilleurs est aussi original qu’économique: un «bloc technique» autour duquel s’organisent les différentes fonctions domestiques (cuisine, salle de bain, sanitaires) et les espaces à vivre, sur une surface de 53m2. La pré-fabrication de certains éléments rend le montage rapide et facile, et le prix total de l’habitation s’élève à un million cinq cent mille francs anciens, soit exactement le budget envisagé par l’État pour aider la construction individuelle.

Ainsi, le premier versant que la Maison des Jours Meilleurs montre au peuple français est une critique radicale de l’architecture industrielle traditionnelle, et de la politique de construction de l’époque. Le projet repose en effet sur le concept d’une industrialisation «fermée» préférant une construction modulaire à base d’éléments légers permettant des variations, à un système entièrement «ouvert», poussant à la standardisation systématique de tous les composants de la construction. «Je pense qu’il faut composer des bâtiments en industrialisation fermée, c’est à dire des bâtiments qui constiteront un tout cohérent, dit Prouvé lors d’une interview [3] (…) Partant de chaque élément industrialisé dont on sait qu’il se monte, on peut créer une autre architecture.» Une architecture souple et modifiable donc, face à la géométrie tristre et rigide des grandes tours modernistes. D’un autre côté, la légèreté de cette construction en moyenne série est également nécessaire selon Prouvé pour qu’elle soit industrialisée dans de bonne conditions. Pénéloppe de Bozzi souligne dans son mémoire de fin d’études à l’Ensci-Les Ateliers consacré aux «objets-manifestes» [4] que «la politique du bâtiment après-guerre est certes un succès économique, mais aussi un suicide social, pour les ouvriers (appel à une main d’oeuvre immigrée sous qualifiée et sous payée) et pour la vie dans les nouvelles constructions (concentrations ouvrières des ZUP et des grands ensembles)». Elle souligne ainsi la volonté de Jean Prouvé de renouer avec une architecture raisonnée, dans l’esprit «du temps où le maître d’oeuvre savait concentrer toutes les vertus des différentes disciplines devenues aujourd’hui des spécialisations, et travaillait en harmonie avec ses ouvriers»[5]. Jean Prouvé livre donc ici une critique virulente de l’hégémonie du modernisme en architecture, lui opposant un habitat-objet prêt à l’emploi, facile à monter et à démonter, et peu coûteux. La maison est entièrement équipée, démontrant l’avantage d’une démarche de «design global», mais ses grands espaces vides laissent place à une appropriation libre par l’habitant. Du point de vue de la conception, il remet en cause la séparation entre le design et l’architecture, et montre la nécessité d’inventer de nouveaux modes d’action, face à l’urgence.

Deuxième versant, donc: la dimension de performance médiatique du projet. Rappelons bien qu’il s’agit de s’attaquer aux politiques du logement à travers une forte mobilisation sociale: Pénéloppe de Bozzi souligne: «L’Abbé Pierre veut faire comprendre que le logement est avant tout une affaire d’État et de capitaux, pas de particuliers» [6], c’est pourquoi le projet est pensé comme une démonstration, le n°1 d’une série qui pourrait être industrialisée par la suite, avec les financements adéquats. Remarquons toutefois l’orchestration minutieuse de cet événement, à cheval entre la campagne humanitaire, la prouesse technique, et la publicité. La Maison des Jours Heureux est conçue en 6 semaines et montée en 7 heures pour le Salon des Arts Ménagers. Deux semaines avant l’opération, la marque Persil lance une «grande quinzaine de solidarité», mettant en vente une édition limitée de paquets de lessive dotés de «points». En échange de la collecte de ces points par les consommateurs, la marque propose d’allouer, pour chaque point, 10 francs anciens à l’entreprise de l’Abbé Pierre. Cette alliance entre la sollicitation de la charité et la stimulation d’une pulsion consommatrice peut sembler tout à fait déplacée. Cependant, la lessive Persil participe complètement de la cohérence de l’opération, permettant à la population de s’engager à travers ce qu’elle peut faire de mieux: acheter. La valorisation de l’achat de la lessive va aussi dans le sens de la préservation d’une domesticité saine et respectable de la société française. D’ailleurs au même moment, Barthes souligne dans les Mythologies (1957) la «grande fringale de propreté» qui touche la conscience populaire d’après-guerre: le détergent est «pourvu d’états-valeurs», il engage le consommateur «dans une sorte de mode vécu de la substance, le rend complice d’une délivrance et non plus seulement bénéficiaire d’un résultat» [7]. Cette lecture quasi psychanalytique des produits nettoyants peut expliquer l’énorme succès de la «quinzaine de solidarité Persil»: loin de limiter l’action individuelle à un simple geste d’achat, l’opération conforte le citoyen français dans une propreté morale, qui évoque le degrès minimum du confort commun à tous, et une vision partagée du progrès social. Barthes voit d’ailleurs en l’Abbé Pierre lui même une figure mythologique de la France en reconstruction, un personnage «qu’une forêt de signes a pu couvrir» (la barbe, la coupe, le regard, la canadienne et la canne), rassurant la population par «l’identité spectaculaire d’une morphologie et d’une vocation»[8]. La Maison des Jours Meilleurs combine donc une iconographie de la charité à travers l’Abbé Pierre (peut-être un gage de morale pour une société qui n’oublie pas encore les années noires du régime de Vichy), une iconographie marchande traduisant les valeurs du consumérisme montant (la publicité Persil), et une iconographie technique, dans le caractère très moderne de l’architecture de Prouvé. Ces valeurs sont savamment orchestrées lors de la campagne publicitaire accompagnant la Quinzaine de solidarité, mais également lors du montage de l’habitation, retranscrit étape par étape dans les médias. P. de Bozzi note: «À la manière d’un record sportif, la construction est chronométrée. Aucun détail n’est laissé à l’abandon: la cuisine est déjà équipée en ustensiles. C’est une maison-minute, un joli pied de nez aux institutions»[9].

Ainsi, la résonnance de ce projet est très forte. On remarque tout d’abord la combinaison de logiques d’acteurs extrèmement différents sous le discours fédérateur de la solidarité et de l’urgence. Il y a d’un côté une mise en scène de la technique qui s’appuie à la fois sur un «record» de performance (temps/coût/qualité) et sur une personnalité dont les idées à la fois étonnent et dérangent: Jean Prouvé, à la fois designer et architecte, visionnaire et entrepreneur, mais aussi temps rejetté du corps architectural et incompris par les gros producteurs industriels. En somme, le personnage idéal pour réaliser l’impossible: une figure de «concepteur total» inspiré par une vocation humaniste, qui dans ces années-là réalise de nombreux projets du même genre: la Maison de vacances et de weekend BLPS en 1939, des Baraquement Démontables (unités de combat pour 12 hommes) en 1939, la Maison Tropicale à destination des coloniaux en 1949, les Logement Economiques et de Première Necessité en 1955. D’un autre côté, le jeu médiatique qui répond à une situation d’urgence par un dicours de l’urgence, et de la prise de décision. Pour finir, la sollicitation stratégique des Français, qui peuvent s’investir à travers une valeur fictive (les points Persil), sans avoir l’impression de verser un sou.

La Maison des Jours Meilleurs est donc, au delà d’une production industrielle exemplaire, un concept-évènement global, visant à interpeller les politiques sur leur terrain (d’où le choix de la manifestation publique du Salon des Arts Ménagers), et sous les yeux de la population. Une «célébration du passage à l’action»[10], mais aussi la démonstration d’une action résolument alternative: le plaidoyer de l’Abbé Pierre et de Jean Prouvé est effectivement tourné à la fois vers la société et vers le monde industriel, dans une volonté de court-circuiter le processus de construction habituel, et de valoriser une industrie émancipée et créative: libre d’agir. Il est d’ailleurs intéressant de noter que la crise du logement des années 50 est l’impulsion de nombreuses pratiques alternatives, comme l’auto-construction (le phénomène du «castorat» que la doctorante Caroline Bougourd analyse en s’appuyant sur le cas de «l’Heureux Chez Soi», lotissement coopératif établit en 1951 par 20 ménages, à Noisy-le-Sec [11]).
Cependant, ce qui nous intéresse dans le projet de la Maison des Jours Meilleurs, c’est bien sa dimension de manifeste. En effet l’objet produit est d’un genre nouveau: ni réalisation unique, ni produit de grande série, il n’est pas non plus un prorotype expérimental, mais plutôt le n°1 d’une série virtuelle. En cela il a bien pour vocation d’illustrer la performance industrielle «décalée» dans un contexte «possible». Ce qui est d’ailleurs mis en évidence par le caractère extrêmement moderne de l’espace habitable: Prouvé cherche à démontrer qu’il est possible de penser une maison différemment, dans sa conception et dans la manière de l’habiter. La mise en scène du processus de design (conception visible, fabrication en public) vise donc à laisser imaginer une réalité autre. Le design est ici force de proposition et de démonstration. A travers lui, c’est un projet social qui s’exprime.

__________________________ NOTES.

[1] Raymond Loewy, La laideur se vend mal, Ed. Gallimard, 1963, p.197
[2] Appel radiophonique de l’Abbé Pierre, le 1° février 1954: «Mes amis, au secours! Une femme vient de mourir, gelée, cette nuit, à 3 heures, sur le troittoir du boulevard Sébastopol, serrant sur elle le papier par lequel, avant-hier, on l’avait expulsée. (…) Devant tant d’horreur, les cités d’urgence, ce n’est même plus assez urgent».
[3] Jean Prouvé, interview pour Techniques et Architecture, n°327 novembre 1979.
[4] Pénéloppe de Bozzi, mémoire de fin d’études à l’ENSCI-Les Ateliers: Les objets manifestes, 1996, sous la direction de Laurent Wolf. Livret: “La Maison des Jours Meilleurs”, p. 17.
[5] op.cit. p.9
[6] op.cit. p. 11
[7] Roland Barthes, Mythologies, (Chapitre: «Saponides et détergents»), Ed. du Seuil, 1957, p.37-38.
[8] op.cit. (Chapitre: «Iconographie de l’Abbé Pierre»), p.52.
[9] Pénéloppe de Bozzi, op.cit. p.11.
[10] ibid.
[11] Caroline Bougourd: L’esprit Castor: Mythes et réalités, article pour la revue Strabic, 2011.

Crédits photographique: photo de JLggB (La Maison en aluminium métropole de Jean Prouvé), http://jlggb.net/blog2/

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